ZineZoé vous propose de découvrir le parcours de l’un de ses partenaires, Adèle Enjolras, artisan ébéniste à Tarbes dans les Hautes-Pyrénées, qui est la créatrice des petits meubles design de la collection Circus. Adèle a bien voulu se prêter au jeu de l’interview et nous l’en remercions car il s’agit d’un nouveau format que nous expérimentons sur le blog de ZineZoé et qui, s’il vous plaît, pourra devenir récurrent.

Ébéniste, un métier d’homme ?

Sans vouloir être trop sexiste, le métier d’ébéniste n’est-il pas traditionnellement un métier d’homme ? Ou s’agit-il encore de clichés sans fondements ?

En effet, il s’agit traditionnellement d’un métier d’homme. Mais l’ébénisterie est avant tout un métier qui requiert des doigts de fée. Les fées sont traditionnellement des femmes, et pourtant, il y a des hommes ébénistes, qui sont parfois excellents…

L’ébénisterie, un savoir faire

Cet été, j’ai essayé de faire quelques constructions en bois, mais rien de sérieux, et j’avoue que physiquement, au bout de 30 minutes, j’étais épuisée. Est-ce qu’il y a des réalisations que vous n’arrivez pas à faire juste parce qu’il vous manque un peu plus de force ? Le cas échéant, est-ce qu’il vous arrive de demander l’aide de quelqu’un dans ce cas ?

Je pense que c’est comme pour beaucoup de choses, une question de savoir faire et d’entraînement. Certaines journées sont plus dures que d’autres, mais la plupart du temps, la fatigue est d’abord mentale – en terme de concentration – que purement physique. Et quand on n’a pas la force, on se sert de sa tête pour trouver une autre solution ! Mais le plus souvent, je manque avant tout de mains, la nature ne m’en ayant offert que deux… Il m’arrive donc, quand je peux, de demander une paire de mains supplémentaires.

 

Un métier qui s’apprend en observant

Vos parents étaient tous les deux ébénistes, est-ce que vous pouvez dire qu’ils ont aussi été vos meilleurs maîtres ? Ou bien vous vous contentiez simplement de les observer travailler dans leur atelier durant votre enfance, et vous avez tout appris toute seule ?

Oui, mes parents étaient menuisiers et ébénistes, tout comme mon grand-père. J’ai bien sûr appris le métier avec eux, d’abord en « jouant » avec les copeaux et les bouts de bois, puis j’ai eu droit à mon petit établi et quelques outils, avant d’accéder aux machines. C’est un métier qui s’apprend beaucoup en observant, mais surtout en faisant. L’expérience est primordiale, et j’ai appris en grande partie grâce à la leur, tout en forgeant, au fil du temps, la mienne.

Du cirque à l’ébénisterie

Quand vous avez été contrainte de quitter le cirque suite à votre blessure, après avoir travaillé comme acrobate sur échasses et trapèze pendant 10 ans, votre choix de devenir ébéniste (votre formation initiale) a-t-il tout de suite été évident ?

Après ma blessure, la transition a été longue et douloureuse. Le choix de l’ébénisterie était une évidence, ce qui ne l’était pas c’était de devoir quitter le cirque ! Mais j’avais choisi cet art en connaissance des risques et de la précarité de cette profession, et avant de me lancer dans cette folle aventure, j’avais assuré ma reconversion potentielle en obtenant mon diplôme d’ébénisterie. Il m’a servi plus tôt que je ne pensais, mais c’est un métier que j’ai toujours aimé, ce qui m’a permis de tourner la page sans trop de difficultés.

Ébénisterie : une passion

Des moyens différents mais un processus similaire

Est-ce que l’expérience acquise durant vos années passées au cirque vous aide aujourd’hui, d’une manière ou d’une autre, dans votre travail avec le bois ?

Je pense que toute expérience nous enrichit. Et pour moi, les deux métiers ne sont pas si éloignés qu’il n’y parait. Je dirigeais une compagnie, aujourd’hui une entreprise, je passais de longues journées seule à m’entraîner, à travailler mes mouvements, je continue dans l’atelier, à modeler en silence mes bouts de bois. Le meuble fini, l’entraînement terminé, la présentation au public, au client, la pièce unique, toujours différente, l’instant attendu et redouté, vibrant et fugace où le rêve et la réalité ne font plus qu’un, et la joie partagée… on l’espère en tous cas !
Même si l’ébénisterie ne me procurera sans doute jamais la même intensité émotionnelle que ces instants de scène, même si les moyens sont différents, le processus est similaire, offrir le meilleur de moi-même pour le plaisir des autres.

Le bois, source d’inspiration

Comment naissent vos créations ? Vous les imaginez d’abord sur le papier ou vous commencez à travailler et après vous voyez le résultat ?

Mes créations naissent souvent la nuit, au détour d’un rêve… J’ai ensuite besoin du papier pour mettre en place des possibilités techniques, des proportions. Même si avant de me lancer dans la réalisation, j’essaie d’avoir le maximum de détails de réalisation résolus, je me laisse le plus possible de marge d’improvisation. Le bois est lui aussi une source d’inspiration. Parfois une planche au caractère bien particulier m’oriente vers un nouveau projet. Chaque morceau de bois est unique et il est parfois à lui seul une création, qu’il s’agit de mettre en valeur le mieux possible.

Un meuble doit être esthétique et pratique à la fois

Pour vous, un meuble doit être d’abord pratique et ensuite beau ou vis-et-versa ?

Pour moi les deux sont intimement liés. Je ne conçois pas de faire un meuble sans sa touche d’esthétique, si fonctionnel qu’il soit. De même, je trouve dommage de faire un meuble, qui, même si magnifique, ne procure aucun plaisir ou confort à l’usage.

Choix des essences de bois

Le choix des essences de bois

Y a-t-il des essences de bois avec lesquelles vous préférez travailler ?

J’ai une certaine préférence pour les feuillus par rapport aux résineux, et j’aime particulièrement les essences qui ont du caractère. Le noyer, merisier, orme, frêne me donnent beaucoup de plaisir, d’une part par leur veinage contrasté et graphique, d’autre part par leur qualité de matière qui est un régal à travailler. Ils ont aussi certaines moirures qui captent la lumière d’une manière très particulière, que j’apprécie beaucoup. Le chêne et le châtaignier sont aussi de belles essences, mais elles n’ont pas cette brillance naturelle.

La table : un meuble simple qui laisse de la place à la création

Est-ce qu’il y a un type de meuble que vous aimez faire plus que d’autres ? Par exemple, vous préférez créer des étagères ou des armoires plus que le reste ? Par extension, préférez-vous travailler sur de « grosses pièces » que sur de petits meubles ou bien cela vous est-il indifférent ?

J’aime surtout la variété ! Je m’ennuierais à ne faire que des armoires… J’ai beaucoup de plaisir à travailler tantôt sur des grandes et belles planches, tantôt sur des détails dignes d’horlogerie, en marqueterie ou en sculpture. Mais j’ai quand-même un petit coup de cœur pour les tables, meuble simple mais qui laisse une grande place à la création.

Une nouvelle génération plus demandeuse de meubles de qualité

Avec la tendance actuelle de vouloir tout acheter à bas prix, souvent au détriment de la qualité, peut-on dire que votre métier est en train de disparaître, vu qu’à priori les meubles que vous fabriquez nécessitent beaucoup de travail ? Ou avez-vous toujours beaucoup de commandes de la part d’une clientèle plus exigeante, consciente de la valeur du travail manuel, artisanal, sensible aux questions écologiques et privilégiant la qualité des meubles qu’ils achètent aux prix discount des industriels et autres grandes chaînes de distribution ? Pensez-vous que les possibilités de personnalisation et de réalisations sur-mesure que vous offrez sont des arguments qui peuvent convaincre ? Les mettez-vous en avant lorsque vous présentez votre travail ?

Je pense qu’il y aura toujours des gens qui se satisferont de meubles « jetables », mais j’ai l’impression que c’est une tendance qui commence à décliner. Aujourd’hui, une nouvelle génération émerge avec une exigence tout autre, privilégiant la qualité, la proximité et le rapport humain. Finalement sur le long terme, ils y gagnent sur tous les plans.
Je ne fais pas de série, chaque réalisation est faite sur mesure et personnalisée à la demande du client, et c’est bien sûr un élément très important dans ma démarche. Chaque habitation est différente, avec son caractère, ses petits coins à optimiser, ses espaces à mettre en valeur, etc. Pouvoir proposer un meuble ou un agencement qui sera conçu et fabriqué en adéquation avec ces éléments tout en s’accordant aux goûts du client est pour moi essentiel.

Du mobilier made in France

Acheter du mobilier « made in France » : une question de bon sens

Ressentez-vous au fil de vos échanges avec vos partenaires ou vos clients un intérêt de plus en plus fort pour le mobilier « made in France » ? Quelles solutions voyez-vous pour renforcer encore l’attrait du grand public pour la fabrication française de meubles en petites séries et la distribution en circuit court ? Peut-on influer d’une manière ou d’une autre (sensibilisation aux questions écologiques et de développement durable par exemple) sur les comportements d’achat des consommateurs d’après vous ?

Je pense que le « grand public » a besoin de redécouvrir certaines valeurs et qualités qu’ils ont pu perdre avec la facilité d’achat et le prix faussé de la grande distribution. Beaucoup pensent qu’il n’y a pas d’autre alternative, et que le « made in France » n’est qu’une affaire de mode qui n’est pas compatible avec leur porte-monnaie. Consommer local n’est pas une affaire de luxe, mais de bon sens.
Mais je pense que les consciences évoluent, tant sur le plan social qu’écologique. Si la sensibilisation est importante, nous autres artisans avons un rôle fondamental à jouer, en proposant des meubles en adéquation avec les attentes des clients, tout en restant à la portée du plus grand nombre.

Travailler avec des entreprises locales : un choix évident

Je sais que vous travaillez beaucoup avec des entreprises locales. Comment les trouvez-vous ? Est-ce principalement par le biais du bouche à oreilles ou par une recherche pro-active de votre part ?

Oui, effectivement, travailler en priorité avec des entreprises locales est pour moi une évidence pour la cohésion de ma démarche. Et le bouche à oreilles est le moyen le plus efficace de les trouver. Il me suffit d’aller me promener au marché le samedi matin et au bout de quelques rencontres ou au détour d’une discussion, je trouve la perle rare !

Le design japonais : une source d’inspiration

Est-ce qu’il y a des personnes travaillant dans le mobilier design en bois massif qui vous inspirent ou vous ont inspirée ?

Je ne suis pas vraiment inspirée par des personnes ou des designers en particulier, même si bien sûr, certains concourent à nourrir mon imaginaire, mais j’apprécie particulièrement le design japonais, qui allie la pureté des formes à la subtilité des matières.

Les petits meubles en platane massif de la collection Circus

Les petits meubles en platane massif de la collection Circus

Nous avons récemment découvert la très jolie collection « Circus » que vous avez réalisée pour ZineZoé : qu’est-ce-qui vous a inspiré les formes tout en courbes de ces petits meubles en platane massif ? Ce qui nous a le plus frappé lorsque nous les avons vus pour la première fois c’est la difficulté que nous avons à les distinguer les uns des autres : était-ce une volonté de votre part et si oui pourquoi ? Est-ce uniquement un parti pris esthétique ou y avait-il une autre idée derrière ? En effet, hormis leur taille, les petits bureaux, la table basse et même les tabourets se confondent au point de les imaginer comme une vraie petite famille dont les membres sont indissociables. C’est en tous cas la première image qui nous est venue en les voyant en photos. D’autre part, il est impossible de ne pas remarquer les magnifiques queues d’aronde qui caractérisent indubitablement chaque petit meuble « Circus » : était-ce un travail difficile ?

« Circus » est née de l’idée de créer un meuble qui donne envie d’être touché, autant des yeux que des mains. D’où cette continuité, d’un pied à l’autre en passant par le dessus, qui met en avant la beauté naturelle du bois. Suivant l’âge, le lieu, l’envie, chaque petit meuble peut changer de fonction, le tabouret devenir table, la table tabouret, etc. Ils ne sont qu’une seule et même entité qui se joue des espaces et de l’imagination de chacun.
L’utilisation des queues d’aronde est un parti pris autant esthétique que technique. L’idée était aussi d’éveiller la curiosité des petits et des grands sur l’ingéniosité de cet assemblage millénaire. Leur réalisation demande une extrême précision pour être aussi belles que solides. Entièrement faites à la main, elles requièrent autant de technique que de patience, mais c’est toujours un instant magique quand elles viennent s’emboîter parfaitement.

 

Le tipi-cabane de ZineZoé

Quant au tipi enfant de ZineZoé, quelles ont été vos sources d’inspiration ? Pouvez-vous nous raconter un peu l’histoire de ce nouveau meuble, s’il y a des techniques particulières que vous avez utilisées, quelles ont été les éventuelles difficultés rencontrées, etc. ?

Pour le tipi, je suis partie d’une base assez classique offrant un espace de jeu optimal pour les enfants, tout en privilégiant le jeu de la construction. Quand j’étais petite, je partais souvent jouer dans les bois derrière chez moi, pour construire des cabanes avec les copains. On n’avait aucun outil, ni clous, ni ficelle, ni scie, mais on se débrouillait avec la forme des branches, des troncs, à emboîter tout ça comme on pouvait pour construire nos tanières éphémères, où naissaient les plus belles des histoires sans fin. Je me suis donc inspirée de ce jeu de construction, pour concevoir un tipi-cabane qui ne se monte et se démonte que par emboîtements (queue d’aronde, mi-bois, etc.), sans outils ni artifices.
Le plus difficile est sans doute de trouver la juste force de ces emboîtements, pour être facilement encastrables sans nuire à la tenue structurelle du tipi.

Le tipi-cabane de ZineZoé

Créer du mobilier enfant stimule l’imagination

Enfin, comme vous le savez sans doute, ZineZoé était à l’origine essentiellement une marque spécialisée dans le mobilier enfant : est-ce-que c’est un type de meubles que vous aimez créer (j’imagine que le mobilier enfant peut être très riche en matière de création si l’on pense, par exemple, au lit cabane, au lit mezzanine ou aux indispensables rangements qui sont d’autant plus recherchés qu’ils sont ingénieux et facilitent la vie des parents sans encombrer la maison) ? Le cas échéant, qu’est-ce-qui vous attire dans leur fabrication ? Peut-on, selon vous, faire un quelconque parallèle entre votre expérience dans le cirque et votre intérêt pour le mobilier enfant (si tel est le cas bien entendu) ?

Créer du mobilier pour enfants est passionnant et très stimulant pour l’imagination ! Ça demande de revenir quelques années en arrière pour retrouver notre sensibilité d’hier, et la mettre en forme avec notre savoir-faire d’aujourd’hui… Et pour moi, faire partager et découvrir la beauté et la douceur du bois aux plus petits est une chose essentielle dans ce monde de matériaux composites et sans âme.
Émerveiller et faire rêver les petits (et les grands !) était l’essence de mon art dans le cirque, et j’essaie du mieux que je peux d’en faire autant avec de simples bouts d’arbres…

Merci beaucoup Adèle !

Si vous avez envie de vous offrir un beau meuble en bois massif, pour une chambre d’enfant, votre salon ou toute autre pièce de la maison et que vous avez aimé l’approche qu’a Adèle Enjolras de l’ébénisterie, n’hésitez pas à prendre contact avec elle :

Adèle Enjolras, artisan ébéniste à Tarbes
Tel. : 06 32 13 00 80
adele.ebeniste@gmail.com
http://adele-ebeniste.toile-libre.org/